Sa manière de parler :
Elle avait une capacité singulière, surtout son aptitude à elle, de parler
à une vitesse sans pareille. Quand l’on écoutait, on n’arrivait pas à
identifier l’enveloppe des mots – c’était tout simplement impossible. En fait,
on entendait un ruisseau de sens, taillé sous les contours palatins, emballé
dans une bulle complète, qui dans son intégralité communiquait avec précision
l’essence du contrepoint quelconque qu’elle avait choisi.
Ses réponses (et elle n’a jamais parlé que pour répondre) étaient féroces,
franches, légèrement parfumées de mépris sans jamais frôler l’orgueil. Elle
était parfaitement en dehors d’elle, et ce n’était que sa passion ardente et
aveugle pour la vérité qui en excusait les ingérences impétueuses.
C’était tout un processus, son parler. Elle restait en attente; comme un ressort qui se love sur
lui-même, doucement, avec une patience qui s’assouvit, jusqu'au point où les
fils de métal se touchent, s’étreignent dans un enlacement composite serré,
serrant… Qui jaillit ! et en un instant, un coup de foudre, un clair de
lune, le ruisseau débordait de son lit. C’était comme cela, son silence
s’enroulerait doucement, avant d’être brusquement poignardé.
Le poids et l’élan du contenu arrivaient toujours à la fin de
l’exclamation. La vitesse crue suffisait à attirer l’attention universelle sur
elle pour commencer – vers la fin, il était question de se divorcer des simples
gadgets, et de se disculper avec la clarté, l’articulation nette.
Elle ne parlait que quand elle était complètement sûre d’elle.
Elle n’aimait pas les débats.
Son mode de vie :
Elle n’habitait pas les futaies.
Elle ne se levait pas chaque matin pour lancer un museau maculé de boue
dans l’air, elle n’éprouvait aucun désir d’écouter un silence immense, rompue
seulement par son souffle guttural, poussant une chaude haleine qui figurait
dans des bouffées grisâtres dans l’air. Sa seule expérience des grottes était une excursion scolaire,
dans la Loire, quand elle avait huit ans. Elle n’y avait trouvé rien de
spécial.
En fait, si elle songeait jamais à adopter la vie d’un loup, une considération
de quelques secondes suffisait pour la convaincre carrément du manque
prodigieux des agréments là-dedans.
En fin de compte, c’était l’incapacité de s’exprimer d’une façon claire
qu’elle ne pouvait jamais supporter. Avec désinvolture elle pouvait tolérer la
saleté de ses pattes, la chute de l’eau froide contre son pelage, les soirs
nauséabonds de faim. Mais le hurlement n’avait pas suffisamment de variation
dans le ton. Il y avait l’émotion, oui, même l’angoisse peut-être. Cependant
c’était une angoisse bête et élémentaire, elle n’avait ni art ni
sophistication. Il n’y a pas de hiérarchie dans les rugissements, et la tête
remplie des idéologies qui mettaient toujours la beauté à l’échelle, elle ne
pouvait pas de son gré les transformer en gémissement rude.
La vie du loup n’était pas pour elle. Elle savait au fond que la solitude
la plus profonde, c’était la mutité animale. À son insu, elle avait choisi sa
propre solitude, dans une autonomie qui l’a rendue heureuse.
No comments:
Post a Comment