Where the sublime flirts roguishly with the ridiculous.

Friday, December 7, 2012

Lupercale


Sa manière de parler :

Elle avait une capacité singulière, surtout son aptitude à elle, de parler à une vitesse sans pareille. Quand l’on écoutait, on n’arrivait pas à identifier l’enveloppe des mots – c’était tout simplement impossible. En fait, on entendait un ruisseau de sens, taillé sous les contours palatins, emballé dans une bulle complète, qui dans son intégralité communiquait avec précision l’essence du contrepoint quelconque qu’elle avait choisi.

Ses réponses (et elle n’a jamais parlé que pour répondre) étaient féroces, franches, légèrement parfumées de mépris sans jamais frôler l’orgueil. Elle était parfaitement en dehors d’elle, et ce n’était que sa passion ardente et aveugle pour la vérité qui en excusait les ingérences impétueuses.

C’était tout un processus, son parler.  Elle restait en attente; comme un ressort qui se love sur lui-même, doucement, avec une patience qui s’assouvit, jusqu'au point où les fils de métal se touchent, s’étreignent dans un enlacement composite serré, serrant… Qui jaillit ! et en un instant, un coup de foudre, un clair de lune, le ruisseau débordait de son lit. C’était comme cela, son silence s’enroulerait doucement, avant d’être brusquement poignardé. 

Le poids et l’élan du contenu arrivaient toujours à la fin de l’exclamation. La vitesse crue suffisait à attirer l’attention universelle sur elle pour commencer – vers la fin, il était question de se divorcer des simples gadgets, et de se disculper avec la clarté, l’articulation nette.

Elle ne parlait que quand elle était complètement sûre d’elle.

Elle n’aimait pas les débats.

Son mode de vie :

Elle n’habitait pas les futaies.

Elle ne se levait pas chaque matin pour lancer un museau maculé de boue dans l’air, elle n’éprouvait aucun désir d’écouter un silence immense, rompue seulement par son souffle guttural, poussant une chaude haleine qui figurait dans des bouffées grisâtres dans l’air.  Sa seule expérience des grottes était une excursion scolaire, dans la Loire, quand elle avait huit ans. Elle n’y avait trouvé rien de spécial.

En fait, si elle songeait jamais à adopter la vie d’un loup, une considération de quelques secondes suffisait pour la convaincre carrément du manque prodigieux des agréments là-dedans.

En fin de compte, c’était l’incapacité de s’exprimer d’une façon claire qu’elle ne pouvait jamais supporter. Avec désinvolture elle pouvait tolérer la saleté de ses pattes, la chute de l’eau froide contre son pelage, les soirs nauséabonds de faim. Mais le hurlement n’avait pas suffisamment de variation dans le ton. Il y avait l’émotion, oui, même l’angoisse peut-être. Cependant c’était une angoisse bête et élémentaire, elle n’avait ni art ni sophistication. Il n’y a pas de hiérarchie dans les rugissements, et la tête remplie des idéologies qui mettaient toujours la beauté à l’échelle, elle ne pouvait pas de son gré les transformer en gémissement rude.

La vie du loup n’était pas pour elle. Elle savait au fond que la solitude la plus profonde, c’était la mutité animale. À son insu, elle avait choisi sa propre solitude, dans une autonomie qui l’a rendue heureuse.

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